1er chapitre "L'affaire Massage Bien-Etre"

 

1er chapitre

« L’Affaire massage bien-être »

Le droit d'être massé par qui bon nous semble

Et qui nous semble bon !

Joël Savatofski, kinésithérapeute D.E.

et Ronald Mary

Ed. Souffle d’Or

 

Toucher-massage.gif
 

http://www.souffledor.fr/boutique/produits_affaire-massage-bien-etre-l__2835.html

 

Retrouvez Joël Savatofski sur Internet :

http://savatofskijoel.com/

http://www.toucher-massage.com/

 

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Ce livre relate le combat de Joël Savatofski, Masseur Kinésithérapeute D.E., contre sa corporation qui revendique le monopole absolu des massages, et démontre le paradoxe : le massage est le grand absent de la profession.

Fondateur de l’Ecole du Toucher-Massage qui réhabilite cette pratique, créateur, notamment, des « Pauses massages » sur les aires de repos autoroutières, il est à l’origine du renouveau de cette discipline en France. Pourtant, toutes ses réalisations de prévention lui ont valu d’être harcelé et traîné en justice au motif ubuesque de « complicité d’exercice illégal de la masso-kinésithérapie » !

Cet ouvrage est emblématique de notre époque : le précurseur naïf et son approche novatrice ; le pouvoir en place qui se cramponne à ses prérogatives, les professionnels du bien-être trop souvent attaqués… et les usagers qui désirent simplement être bien touchés/massés.

Riche d’informations, ce livre-vérité relate, avec émotion et humour, l’histoire incroyable de ce kiné hors du commun, au parcours semé d’embûches, et de sa victoire contre l’hypocrisie et la mauvaise foi, pour défendre et obtenir la liberté qu’a chacun de pratiquer l’art ancestral et universel du massage.
Un soutien pour tout citoyen.

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Sommaire

Avant propos à l’avant propos

Avant propos

PREMIERE PARTIE

Joel Savatofski et le Toucher Massage : entretient

Préambules à un procès : les attaques

DEUXIEME PARTIE

Les procès

ANNEXES

 

Bibliographie

 

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Avant propos à l’avant propos

 « Parmi les cinq sens,

la vue, l’ouïe et l’odorat

connaissent moins d’interdits

que le toucher et le goût »

Léonard de Vinci

 

Généralement, un avant propos propose au lecteur de découvrir, en résumé, ce qu’il va lire par la suite. Mais celui-ci ne résumera rien. Il dit simplement, au travers de quelques anecdotes, événements de ma vie et « coups de gueule » livrés comme ils viennent, comment je suis devenu kinésithérapeute, comment et pourquoi j’ai un jour voulu élargir et ouvrir l’art du massage, et comment j’ai vu venir les ennuis vers moi, années après années. Ce livre raconte mon combat pour qu’enfin, en France, chacun puisse se faire masser par qui bon lui semble et qui lui semble bon.

 

Une dizaine d’années se sont écoulées depuis les premières altercations avec le Syndicat des Kinésithérapeutes. Des pages d’écritures se sont accumulées, tel un feuilleton sans fin. Elles m’ont permis d'exposer sur papier ma colère devant tant d’injustice, de mensonges, d’impuissance, de malveillance, d’hypocrisie et d’éviter furoncles, cancer, suicide ou encore actes de délinquance.

 

Ma rencontre avec Ronald Mary, il y a quelques mois, sur conseil de l’éditeur Yves Michel, se concrétise aujourd’hui par ce livre. Travail d’investigation du journaliste, reprise mot pour mot de mon journal, entretiens actuels… il y avait pléthore d’informations, il a fallu choisir, voilà en tout cas la matière principale de cet ouvrage. J’espère qu’il permettra de mieux comprendre la situation et de défendre enfin les intérêts de l’usager pour son droit immuable et sa liberté, je le répète, d’être touché par qui bon lui semble et qui lui semble bon ; une évidence !

 

*


PREMIERE PARTIE

 

Joel Savatofski et le Toucher Massage

 

« Pour se faire respecter,

il faut exister, donc déranger »

Anonyme

 

En faisant revivre le massage en France, tous azimuts, en affirmant haut et fort que personne n’a le monopole du toucher, Joël Savatofski a dérangé. Pourtant, dans le même temps, ce Masseur-Kinésithérapeute Diplômé d’Etat (1969), auteur d'une dizaine d'ouvrages et d’une centaine de publications, fondateur de l’Ecole du Toucher-Massage, - enseignements et recherches pédagogiques - est devenu un spécialiste incontournable dans ce domaine en France. Mais, comme tout précurseur, il s’est attiré jalousie, haine,  foudre de certains de  ses collègues corporatistes, totalement fermés au massage et surtout opposés à sa « repopularisation » en France. Piégé par certains collègues de sa région, Joël Savatofski a donc été obligé de venir s’expliquer devant la justice de notre pays, au motif qu’il a osé, avec ses équipes, toucher, masser, détendre des milliers de personnes, notamment des conducteurs sur les aires mises à sa disposition par les Sociétés des Autoroutes, chaque été, et ce depuis une dizaine d’années.

 

Un comble quand le monde médical prêche de plus en plus – et à juste titre ! - pour la prévention et la qualité de vie. Pour autant, Joël Savatofski a lancé le mouvement. Les « bâtons dans les roues » et la malveillance permanente de certaines autorités professionnelles ou de confrères hargneux ne peuvent plus cacher un bilan plus que satisfaisant. Car ce sont des dizaines de milliers de personnes qui ont déjà bénéficié du massage-minute, et aussi beaucoup de malades qui sont maintenant  touchés et massés pour leur confort, et qui vivent mieux les soins à l’hôpital… Ses méthodes, d’abord décriées, maintenant imitées et souvent galvaudés, font néanmoins aujourd’hui école en France.

Y a-t-il différence, opposition ou complémentarité entre ces massages dits de « bien être » et les massages médicaux ?

 

Au petit jeu des questions réponses, il donne sa propre vision dans la première partie de ce livre. Ainsi, nous pourrons mieux comprendre la démarche de cet opiniâtre défricheur. La vraie question qui se pose n’est pas liée à la personnalité de Joël Savatofski, mais bien au principe du massage. 

 

Ronald Mary : Et tout d’abord, un argument majeur de vos détracteurs : il y aurait danger à utiliser le massage

Joël Savatofski : « Danger à utiliser le massage » ! C'est tout le contraire. Un argument au fond dénué de tout fondement, évoqué uniquement pour faire peur. Ils ne manquent pas d’air les kinésithérapeutes qui affirment de telles choses. Alors qu’ils ont considéré le massage comme du « pipi de chat » dans leur panoplie de  techniques durant des décennies, voilà qu’ils crient maintenant au danger. C’est grotesque ! Et aujourd’hui, alors que nous sommes quelques-uns à avoir sorti le massage de sa quasi clandestinité pour lui redonner ses lettres de noblesse, voilà que mes ex-collègues lui trouvent subitement des vertus… à condition, bien entendu, qu’il soit leur propriété exclusive. C’est assez incroyable !

Il n’ y pas danger à pratiquer les massages. Sinon, compte tenu du nombre de pratiquants tout domaine confondu, il y aurait  déjà des milliers de morts un peu partout ou pour le moins des plaintes à gogo !

Je sais par expérience qu’il est bien plus dommageable de ne pas toucher, de ne pas masser les personnes qui souffrent, en premier lieu les personnes âgées et  bien sûr celles en fin de la vie (mais aussi en début !), et tout autant les gens stressés… bref toutes celles qui sont dans ce besoin. Je suis convaincu, et je ne suis pas le seul, qu’une partie importante de nos maux, de notre agressivité, de nos conflits, de notre mal être viennent justement de cette carence.

Les diverses expériences que j’ai menées  l’ont démontrées. Par exemple, dans le métro parisien en 1999 et 2000, les quelque milliers de personnes qui ont été ces jours-là massées ont manifestée  plus que leur satisfaction en  avouant « n’être jamais ou rarement touchées » (même chez leur kinésithérapeute !). J'ai été très  marqué par ce que me disaient ces personnes,  c'était vraiment émouvant.

J’ai réfléchi sur ce manque, et cela m’a rappelé ce que j’avais observé quand j’étais kinésithérapeute : la demande sous-jacente de nombreux patients était la même : « je veux, j’ai besoin d’être touché ». Ainsi, l’ordonnance du médecin était (et sans doute est toujours) souvent prétexte à cette demande impossible à formuler directement. Imaginez : « bonjour, je voudrai 20 séances de toucher, SVP ». Cela ne ferait pas sérieux ; et puis les fonctionnaires de la sécurité sociale crieraient au scandale. En tout cas, ceci est aujourd’hui bien confirmé par toutes les études et enquêtes que j’ai pu, et d’autres (notamment américaines et canadiennes) mener sur le sujet….

Maintenant, si  la question est de savoir s'il se produit parfois de petites réactions négatives au massage, je suis au regret de dire que les « bobos » post-massage que j’ai pu constater furent plutôt la conséquence de gestes kinésithérapeutiques qui, par brutalité excessive, par certitude ou manque d’écoute,  ou encore par précipitation et  volonté de résultats immédiats, oubliaient ce simple  bon sens : soigner, c’est prendre soin de la personne avec tact, douceur et, si possible,  avec un minimum de compassion.

En fait, le cocasse de l’histoire, c’est que les kinésithérapeutes n’ont pas totalement tort quand ils parlent de risque et de danger au sujet du massage : mais ils en parlent, à propos de « leurs massages musculaires ». J’ai nombres d’exemples où lors d’opérations « pauses-massage », les rares fois où des personnes se sont plaint que le massage avait été quelque peu douloureux, c’était plutôt l’œuvre d’un collègue kinésithérapeute, venu gentiment me donner un coup de main.

On voit bien que dans notre façon d'être et de faire, nous sommes loin du classique rapport patient/thérapeute du milieu médical au cours duquel la douceur n’est pas le point principal ; une approche qui n’a pas exactement les mêmes soucis ou priorités, il faut bien le dire.  Pourtant, les « médicaux » purs et durs  feraient bien de s’inspirer de cet état d’esprit particulier développé au travers du « prendre soin » par la plupart des praticiens de bien-être. C’est pour cela que je suis convaincu que les bons masseurs dits de « bien être » ne peuvent pas faire mal. Ils sont par définition constamment dans l’attention à l’autre, à propos du confort, de l’ambiance, attentifs à chaque détail et à chacun de leurs gestes qui se doivent d’être sécurisants, agréables. Voilà leurs préoccupations permanentes ; c’est ce que à quoi nous les sensibilisons d’abord lors de notre enseignement.

Mes collègues, c’est vrai, ont  - et voyons le ainsi - « bien d’autres chats à fouetter » comme ils m’ont  souvent avoué à propos de l’exercice du massage qui reste pour beaucoup d’entre eux, très secondaire. Pressés par cette volonté de guérir à tout prix, beaucoup de mes confrères veulent des résultats rapides. Voilà qui est très louable ; mais parfois, aux dépens de quelques  bleus qui pourraient surgir, par exemple à la suite d’un palper rouler trop agressif ; un incident qu'ils pourront justifier pour se dédouaner comme un signe d’efficacité de leur pratique ou d’une mauvaise circulation sanguine de leur patient, protégés qu’ils sont par leur diplôme d’état. Ne faut-il pas un peu souffrir pour guérir ? Ce genre d’idée traîne encore un peu dans le milieu médical, non ?

Cela me fait penser aux  études sur les placebos qui montrent que plus les effets secondaires annoncés sont forts, plus le médicament apparaît comme puissant, donc efficace et crédible. De là à valoriser les effets secondaires pour donner de l’importance au produit, il n’y a qu’un  pas nous le savons bien.  Hélas pour les massages bien-être, c’est justement le contraire : faute d’effets secondaires négatifs, la douceur de la méthode pourrait faire douter de son efficacité. De plus, si tout le monde peut la dispenser facilement sans risque, où va-t-on !?  C’est sans doute une des raisons pour laquelle beaucoup de kinésithérapeutes n’aiment pas notre pratique : parce qu’elle est efficace, qu’elle fait du bien et qu’elle est dénuée de danger. Or, devant l’engouement du public pour cette pratique et les résultats qu’il faut bien reconnaître, que n'a-t-on  pas voulu faire croire à propos du massage et des risques majeurs encourus. 

Prenons la phlébite, par exemple.

Le kinésithérapeute à court d’argument brandit la phlébite comme menace absolue. Il y a du  vrai. Si vous pétrissez un mollet (« en phlébite ») vous risquez de décrocher, de déplacer le caillot et de créer un accident  grave. Voilà pour le tableau pessimiste. La simple précaution est de faire  connaître les signes liés à cette inflammation peu banale : si  partie chaude, enflée, douloureuse = s’abstenir. D’ailleurs un des premier savoir qu’on m’a enseigné à l’école de kinésithérapie, c’est que la prévention des problèmes circulatoires passe par l’exercice ou… justement par les massages.

Pour autant, personnellement, ainsi que mes collaborateurs, malgré les dizaines de milliers de massages effectués, nous n'avons jamais rencontré le cas. C’est un peu comme si, sous prétexte qu’il existe l’ulcère à l’estomac, il fallait nécessairement être médecin pour cuisiner et tenir un restaurant.

Effrayer est symptomatique de l’esprit qui règne encore chez certains kinésithérapeutes : faire peur pour donner de l’importance à leur fonction,  une dimension scientifique à leur pratique et in fine espérer obtenir une reconnaissance du milieu médical. Cela peut aller très loin, trop loin ! Certains détracteurs sont devenus complètement insensés jusqu’à annoncer que « le massage peut tuer »…

Soyons sérieux. L’exercice quel qu’il soit, le sport, la danse, la marche, faire l’amour ou rouler en  vélo, ou même simplement boire un verre d’eau, sans parler de l’alcool, la cigarette, la voiture peut parfois s’avérer 100,1000 fois plus dangereux. Avez vous déjà lu sur le menu de votre restaurant : « attention danger si vous avalez de travers… » ou « si vous avez un ulcère à l’estomac, ne pas manger telle sauce ».  Rien n’est anodin évidemment. La parole elle même peut s’avérer bien plus blessante. Nous sommes des êtres vivants, et nous réagissons.

La plupart des thérapeutes ne sont pas formés à la prévention (par définition) et beaucoup s'enferment dans leur domaine ; ils brandissent alors l’arsenal des interdits pour simplement exister.

Drôle de monde en tout cas, où les actes à la portée de tous et qui font du bien facilement, n’ont plus leur place.  Quand cessera-t-on de devoir se battre et dépenser tant d’énergie pour défendre des valeurs humaines ? Quand n’aurons-nous plus à nous justifier à tout bout de champ pour accomplir des actes de bon sens, bienveillants et utiles ? 

Il est certain que questions et résistances à propos du massage, nous situent au cœur du problème : quel monde voulons-nous pour demain ? Une société anesthésiée, formatée qui ne fait plus confiance qu’à de pseudo spécialistes ? Ou redonner à chacun - et valoriser chaque fois que cela est possible - ses  capacités pour le « Faire » et le « Réagir », en être humain, en citoyen libre et responsable ?

 

R.M. : Que répondez-vous aux kinésithérapeutes qui revendiquent haut et fort le monopole du massage ?

J.S. : D’abord je dirai que si les kinésithérapeutes avaient le monopole du massage, cela se verrait !

Qui dispense  ces soins dans les centres de détente, de beauté, de thalassothérapie, à l’hôpital, dans l’entreprise, en cabinets,  dans les événementiels… ? Ce ne sont pas les kinésithérapeutes que je sache - sauf quelques uns formés aux techniques de bien-être dans nos écoles - ; et c’est là un secret de polichinelles. Nul n'ignore que les séances de massage de bien-être sont dispensées dans l’immense majorité des cas par des praticiens de bien-être, malgré les publicités mensongères de certains centres qui stipulent encore : « soins pratiqués par des M.K.D.E. ». En croyant ainsi rassurer le public - qui sait heureusement très bien faire la différence - ou mettre le responsable du centre à l'abri de l'administration, on encourage l’hypocrisie ; et les kinésithérapeutes réellement présents ne servent, malgré eux, que de faire valoir. Je connais un centre de thalassothérapie renommé, où plusieurs centaines de personnes reçoivent des massages chaque jour. L'établissement dispose de deux kinésithérapeutes à mi-temps, réduit à un seul quand l'autre est indisponible. « Calculez vous-même »  m'a confié dépité l'un des kinés de  l'établissement ! Dans ce domaine, on ne peut pas dire que les kinésithérapeutes soient très  prolixes. Ils sont absents de la plupart des débats sur le bien-être, sur la relation soignant/soigné, sur les soins en fin de vie.

Le toucher est un sens. Et de même que la vue, le goût, l’odorat, l’ouie, ils ne font l’objet d’aucune revendication que je sache ! … Comment dès lors quiconque, fut-il kinésithérapeute, pourrait oser prétendre à une exclusivité dans une discipline qu'il ne connaît même pas ; comment peut-on  vouloir s'approprier des gestes et des élans naturels qui font partie de notre patrimoine humain et individuel ? Gestes bénéfiques s'il en est, que le commun des mortels dispense et pratique depuis l'aube des temps. De quel droit une personne ou un groupe de personne revendiqueraient-ils le toucher ?

J’ai honte. Je croyais en tant que kiné que nous avions vocation d’aider et partager nos savoirs.

Quand je travaillais comme kinésithérapeute, je surprenais parfois l’infirmière, l’aide soignante ou le proche d’un de mes malades lui massant les jambes ou les pieds ; pour son confort c’est indispensable et, soit dit en passant, cela devrait être obligatoire pour toutes les personnes alités. Je trouvais bien évidemment cela extrêmement positif, bienfaisant pour la personne, et sur le plan d’une approche globale de l’individu et collective de la maladie. Souvent, c’est moi qui montrait les gestes ou/et incitait à les pratiquer.

Combien de personnes ai-je pu initier ainsi sur « le tas » : infirmières, aides soignants, bénévoles, conjoints et même enfants qui m’ont remercié de leur avoir donné confiance et permis de dispenser ces gestes. Quel bonheur pour les malades de se voir pris en charge de cette façon par les différents acteurs du soin ou par leurs proches, preuve  de tout leur intérêt pour eux. Au lieu de cela, des collègues interdisent, menacent, intimident les soignants pour qu’ils ne touchent pas leurs malades alors qu’ils s’y refusent eux-mêmes . C‘est scandaleux, inadmissible ! De tels praticiens devraient être dépossédés de leur fonction. Les kinésithérapeutes viennent de créer un ordre, c’est un ordre des usagers qu’il faudrait, et vite ! Puisqu’il y a ordre, alors acceptons-le ; mais  dans un premier temps, demandons-lui qu’il fasse en urgence le ménage au sein de sa propre  « maison ».

 

R.M : Vous êtes un rien excessif en jetant l’opprobre sur toute une profession…

J.S : …Non pas du tout. Je sais bien que la grande majorité de mes collègues n’agissent pas dans ce sens, loin s’en faut. Mais peu importe. Il faut dénoncer ces pratiques et ces incompétences, fussent-elles minoritaires au risque de s’installer dans un système où  tout serait formaté, les rôles déterminés à jamais et le malade complètement oublié, devenu un objet. N’est-il pas déjà trop tard ?

Beaucoup de mes collègues, même s’ils restent discrets me remercient d’avoir secoué la « vieille maison kiné » - comme ils disent -  car ces agissements irresponsables de certains de leurs confrères les gênent et décrédibilisent la profession toute entière.

Je ne sais pas comment s‘est produit le dérapage dans ma profession mais il faut reconnaître qu’il y a dérive grossière. Le masseur kinésithérapeute est devenu « kiné-kiné » et ne peut en sortir. Il y a, je le répète, souvent, tromperie sur la marchandise. Le « replanteur » de cheveux ne se dit pas coiffeur, pas plus que le diététicien ne se présente comme un cuisinier ou l’ingénieur agronome ne s’affuble du titre de jardinier ! Alors, pourquoi le kinésithérapeute se dit- il masseur ? C’est pour moi un mystère.

Dans les années 1970, mes collègues voulaient officiellement changer leur titre en « Kinésithérapeute-réeducateur ». Il y eut débat au sein de la profession. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? S’ils l’avaient décidé, nous n’en serions pas là aujourd’hui et tout serait plus clair.

C’est avant tout le mot « massage » qui est revendiqué par mes détracteurs et, ce, pour mieux s’approprier la pratique sans avoir besoin de la dispenser. Et comme toujours, ce sont les usagers qui changeront la loi (si il y a réellement besoin de la changer), comme ce fut vrai pour l’avortement, problème bien plus délicat.

Cette loi telle qu’elle est interprétée par le syndicat des masseurs kinésithérapeutes va manifestement à l’encontre des usagers. Non seulement elle ne les protège pas contre des mal façons ; mais, de plus, elle enferme cette pratique, de telle façon que l’usager y a difficilement accès. Elle  renforce un corporatisme d’un autre âge, et in fine elle encourage la clandestinité, la triche, l’hypocrisie à propos des massages. 

La démarche du « massage bien-être » s’inscrit  dans une politique de prévention. On pourrait même  avancer  que plus le secteur du bien-être se développera, moins les personnes serons touchées par les maladies ou seront, en tout cas, moins « mal dans leur peau ». C’est la logique de cette démarche. Est-ce alors perçu comme une menace pour mes ex-collègues qui se situe en aval curatif ? Possible. Mais il faut savoir ce qu’on veut ! C’est une grande question qui se doit d’être posé à l’ensemble du milieu médical et aux politiques qui ont trop négligé la prévention. Il est temps de réagir. Je souhaiterai d’ailleurs que tous mes collègues soient parti prenante de ce projet, qu’une part de la kinésithérapie soit réellement préventive, projet utopique certes mais vers lequel on devrait au moins tendre.

Il y a 30 ans déjà, un grand professeur en cardiologie disait que si tous les gens étaient massés régulièrement, on verrai la disparition de l’infarctus du myocarde. Réflexion très exagérée sans doute mais à méditer. Les suisses, les canadiens et bien d’autres nations l’on compris qui favorisent cette politique de prévention ; et leurs assurances suivent.  Notre vocation est de la réveiller.

Au lieu de cela, les kinésithérapeutes parlent de monopole ! C’est un des premiers mots que les élèves apprennent dans certaines écoles de kinésithérapie comme si on les préparait, les « conditionnait » à pourchasser tout ce qui touche et masse. Je tiens cet exemple qui parait  grotesque de plusieurs élèves kinésithérapeutes. Mais faut-il rappeler que cette même chasse  a eu lieu pour tous les innovateurs de notre profession : les Méziéristes, les ostéopathes, les psyco-corporels… et maintenant ceux qui défendent les massages bien-être. Aujourd’hui encore, être maseur-kinésithérapeute,  c’est un peu comme entrer en religion, une sorte de secte avec une ligne à suivre,  pas d‘écart et beaucoup de pression.

En revanche, il est clair que cette pratique  est restée un « outil » universel, une communication privilégiée, un moyen d’établir une relation « corps à corps » utilisée partout dans le monde et par tous, sans exclusivité aucune,  depuis... plus de 6000 ans !  Ce monopole n’est revendiqué dans aucun pays du monde. L’exception française !

 

R.M. : Je reprends ma remarque : vous êtes un rien excessif, peut être aussi jusqu’à devenir un rien « parano », car lorsqu’on vous écoute, il semble qu’une « instance anonyme au large pouvoir » veut vous nuire et…
J.S : …oui et notamment en me faisant recevoir directement au ministère de la santé, comme je l’ai déjà dit. Mais pas seulement… Je vous livre un fait précis : nous sommes en novembre 1999. Je contacte alors par écrit Mme Paulette Ginchard-Kunstler, Députée du Doubs et conseillère municipale de Besançon, car je la savais sensible à notre travail. C’est Mme D. médecin de santé publique du Ministère de la Santé scandalisée par cette situation qui m’avait suggéré de la contacter pour faire avancer les choses.

Par courrier du 29 novembre 1999, elle me fit savoir qu’elle avait pris note de mon dossier et qu’en tant que Députée, elle avait déposé une question écrite à Mme la Secrétaire d’Etat à la Santé et à l’Action Sociale, au sujet de la pratique du Toucher-massage. En substance, cette question écrite indiquait :

. la nécessité de clarifier les termes qui régissent la pratique du massage en France ;

. que « le massage fait partie du patrimoine universel comme d’autres formes d’expression et de communication » ;

. que « s’inspirant de cette tradition, le Toucher-massage, largement éprouvé depuis une quinzaine d’années, et encouragé par des médecins, cadres et soignants, est aujourd’hui pratiqué dans de nombreux Centre Hospitaliers et établissements de soins, en France (il est déposé à l’INPI) et chez nos voisins européens. Cette pratique est celle du toucher empathique ou relaxant destiné à procurer détente, confort et bien-être, à rassurer et à apaiser la douleur. C’est une attitude bienveillante qui privilégie la communication, la relation de confiance, et même la compassion. En ce sens, cette pratique est une composante du rôle propre du soignant et concerne particulièrement les professionnels qui côtoient les malades au quotidien (infirmiers, aides-soignants…). Mais elle se distingue radicalement, dans ses objectifs, dans sa forme ou son contenu, de l’exercice thérapeutique des masseurs-kinésithérapeutes qui, eux, travaillent en rapport avec une symptomatologie précise et sur prescription médicale (…)».

Et donc, Madame la députée demandait à Madame la Secrétaire d’Etat « de prendre les dispositions qui s’imposent, de manière à lever les craintes et malaises qui peuvent exister, qui sont source de mises en cause injustes des directeurs d’établissements, des cadres hospitaliers, des soignants qui font le choix de dispenser le Toucher-massage, et générant des blocages dont finalement les patients font les frais ». 

Super, me dis-je, les choses vont enfin bouger !

Grave erreur !

Après maintes relances de ma part pour savoir si cette question allait enfin trouver sa réponse, je reçus un courrier du Chef de Cabinet de la secrétaire d’Etat à la Santé et aux Handicapés, le 24 janvier 2001 ( !) – soit, plus d’un an après - qui m’indiquai que « la Direction générale de la Santé, qui a été destinataire de cette question écrite, a été à nouveau relancée sur ce sujet afin qu’une réponse y soit apportée ».

J’ai continué de nouvelles et régulières relances restées lettres mortes auprès de Madame la Députée Guinchard Gunstler, devenue entre temps, Secrétaire d'Etat aux personnes âgées (du 27 mars 2001 au 5 mai 2002). Je me souviens même d’un courrier que je lui ai adressé le 10 mars 2002, dans lequel je disais, entre autre et contenant ma colère :  «  (…) 28 mois se sont écoulés pendant lesquels je vous ai  téléphoné et écrit à de nombreuses reprises, espérant une réponse approbative à la question que vous avez posée. En tout et pour tout, outre les encouragements et les regrets de Mme C.,( sa secrétaire) nous n’avons reçu qu’un mot… nous conseillant d’attendre, mais rien de vous Mme la Députée, ni plus tard de Mme la Ministre (…) Cette attitude que je déplore est si peu en rapport avec la foule de compliments que vous a décerné Monsieur le Premier Ministre (Libération du 15 janvier 2002), compliments sûrement mérités qui nous ont émus jusqu’aux larmes, que nous nous demandons avec angoisse quel délit nous aurions pu commettre pour mériter tant d’indifférence et d’oubli de votre part. Sachez donc, pour le cas où ce qui menace jour après jour des centaines de soignants (interdire de toucher leurs malades), et ce qui menace les malades eux-mêmes (se voir privé de ce soin essentiel) vous interpelleraient encore, que la situation décrite en 1999 n’a fait que s’aggraver. En effet, en dépit de nombreuses promesses qui nous ont été faites par des personnalités attachées au Ministère, il ne s’est trouvée aucune Autorité pour taper sur la table, clarifier la situation, faire cesser l’amalgame entre Toucher-massage de bien-être et kinésithérapie, et in fine de remettre à sa place le syndicat des kinés ; croyez-le, on en a maintenant véritablement assez de cette hypocrisie ! (…) J’ose espérer que ces lignes arriveront sur votre bureau et que vous y donnerez la suite que la gravité et l’urgence de la situation exigent. D’avance, soyez-en remerciée (…) ».

Réponse ? Aucune, jamais !

Ou plutôt, une seule et unique réponse. Elle  me fût apportée lors de ma dernière visite au Ministère de la Santé en décembre 2003. Alors que je m’étonnais et manifestais ma colère de l’absence de réponse à cette question officielle formulée par Mme Gunstler Guinchard, on me fit comprendre très explicitement qu’en l’absence d’avis contraire, rien ne m’empêchait de continuer : « On ne vous a pas répondu négativement, Mr Savatofski ! » ; et de rajouter : « si autour de vous ou vous même étiez encore sujet à de tel tracasseries, n’hésitez pas à nous le faire savoir... ». Et moi, naïf,  depuis  ce jour, je  me balade avec le n° de téléphone de ce  médecin de santé publique,  numéro que j’ai plusieurs fois composés mais qui ne m’a jamais permis d’avoir directement mon interlocutrice.

Je pourrais aussi vous raconter à peu près la même histoire avec, à chaque fois, plusieurs cadres de haut niveau du Ministère qui m’ont reçus, écoutés, encouragés, abondés dans mon sens et… qui n’ont jamais rien fait. Comme si effectivement une « instance anonyme au large pouvoir » annihilait systématiquement toutes les actions que j’ai pu essayer de lancer auprès des responsables et décideurs de la santé de ce pays. Alors, quand on me dit que je suis peut-être un peu « parano », moi je veux bien… Il n’empêche que les faits sont là et qu’ils plaident plutôt en la faveur d’un complot, du moins d’un un réel blocage pour la pratique de cet art en France.

Cela étant, on peut aussi se demander légitimement comment les fonctionnaires du Ministère de la Santé pourraient s’y retrouver quand certains ministres contre-disent les autres

Exemples : le 24 novembre 1998, le directeur d’un centre d’accueil spécialisé pour les personnes gravement handicapées proche de Chalon sur Saône s' adressa par écrit à Bernard Kouchner, alors Secrétaire d’Etat à la Santé et à l’Action Sociale,. Il lui signala avoir mis en place un stage de Toucher-massage en vue de favoriser la relation soignant-soigné et qu’il se heurtait à la vindicte de « certains kinésithérapeutes aigris.  Ces derniers revendiquent l’exclusivité du massage ; or, le massage thérapeutique n'a rien à voir  avec  le toucher-massage qui, de surcroît est peu pratiqué par eux,  par manque de temps et de rentabilité ». Et le 14 décembre de la même année, le Chef-Adjoint du Cabinet du Secrétaire d’Etat répond que « Monsieur le Ministre m’a chargé de vous répondre qu’il est tout à fait favorable à une telle démarche, comme à toute initiative concourant à une meilleure prise en charge du patient, qu’elle soit médicale ou d’ordre relationnel ».

Dont acte !.

Pourtant, le 16 juillet 2003, Jean François Mattéi, alors Ministre de la Santé, fait savoir au directeur du Centre hospitalier d’Etampes qui veut dispenser une formation au Toucher-massage à son personnel, qu’il lui appartient « de mesurer l’opportunité de la poursuite de cette formation dans un établissement de santé, en sachant que le personnel formé, mais non titulaire du diplôme de masseur-kinésithérapeute, est passible de sanctions prévues à l’article L. 4323-4 du code de la santé publique s’il exerce des actes de massages appris au cours de cette formation ».

Dont acte !

Et en réponse à une nouvelle question concernant la « réglementation liée à l’activité des masseurs », le Ministre de la Santé, de la famille et des personnes handicapées de l’époque, Philippe Douste-Blazy, ne dément pas son prédécesseur – Réponse ministérielle publiée au Journal Officiel du 5 octobre 2004, p. 7810 - en indiquant que « les personnes non titulaires du diplôme, titre, certificat ou des autorisations visées à l’article L. 4311-2 du code de la santé publique ne sont pas habilitées à réaliser ces actes (…) toute personne qui exercerait illégalement la masso-kinésithérapie est passible de sanctions pénales ». Encore l’amalgame entre le Toucher-massage et la kinésithérapie.

Mieux, comme pour enfoncer le clou, à une question au gouvernement de Mme Geneviève Perrin-Gaillard, Députée des Deux-Sèvres, concernant les difficultés rencontrées par les esthéticiennes qui pratiquent des massages à but esthétique pour lesquelles « il conviendrait de faire la distinction entre les activités respectives de masseur-kinésithérapeute et d’esthéticienne », il est répondu que « … les actes de massage thérapeutique ou non thérapeutique sont réservés aux personnes titulaires du diplôme d’Etat de masseur-kinésithérapeute ou d’une autorisation d’exercice. Par ailleurs, la réglementation (…) réserve aux seuls masseurs-kinésithérapeutes les actes de massage non thérapeutique, donc non prescrits par un médecin. Il n’est pas envisagé à ce jour de modifier la réglementation sur ce point ». Encore l’amalgame entre le « massage » de confort et de beauté proposé par les esthéticiennes – plutôt proche du Toucher-massage que j’enseigne - et le massage thérapeutique des kinésithérapeutes.

Et enfin -  contradiction s'il en est - j’ai par exemple assuré avec mon équipe, de très nombreuses séances de Toucher-massage et Pause-relax à… l’Assemblée Nationale, les 2, 3 et 4 octobre 2001, sous l’égide de l’Association Sportive et Culturelle de l’Assemblée Nationale, pour une opération « portes ouvertes ». Je vous garanti que nous avons « touché » nombre de députés et de ministres durant ces 3 jours ! Et quand on expliquait la situation, tous s’étonnait de ce blocage et nous promettait d’y remédier.

Alors quoi ? Un ministre dit « qu’il est tout à fait favorable à une telle démarche, comme à toute initiative concourant à une meilleure prise en charge du patient, qu’elle soit médicale ou d’ordre relationnel » ; d’autres se manifestent en faisant envoyer ,sans se mouiller, par un  fonctionnaire de leur ministère une « note-copier-coller » qui avance exactement le contraire, sans évidemment jamais faire la moindre allusion à la qualité de prise en charge du patient ou de l’amélioration du rapport soignant-soigné. Et dans le même temps, le médecin responsable de la santé publique m’encourage et me dit  qu ‘elle est prête à m’aider  dans l’intérêt des malades et me glisse son numéro - ligne directe - de téléphone. En fait, il n’est pas besoin de chercher longtemps la vérité. On la trouve  dans le manque de courage de certains  politiques qui ont une telle peur de ce corporatisme qu’ils n’osent même pas avouer publiquement et reconnaître  dans leurs discours, la qualité des soins prodigués par ces « non kinés ». La plupart d’ailleurs, étant eux-même massés par des « illégaux ». Personne n’ose s’engager sur un tel sujet. Quelle lâcheté et quelle hypocrisie !  A moins que l’information ne remonte pas et se trouve bloquée par un fonctionnaire zélé ?

  

R.M. : Que signifie pour vous apporter du bien-être ?

J.S. : Je vous dirai d’abord que l’essentiel c’est peut-être tout simplement être bien ? L’apport de bien-être est basé sur la qualité relationnelle. Cette valeur qui porte une dimension d’empathie, une intention bienveillante celle de prendre bien soin de l’autre, de donner du bien-être et du plaisir prend toute sa signification dans le massage. Mais pas n’importe quel massage ! Pas celui qui est pratiqué dans les cabinets de kinésithérapie – encore une fois, quand il est pratiqué ! - et qui répond à une autre définition donnée ou plutôt « ingurgitée » dans les écoles de kinésithérapie, très « réductrice » et avant tout technique. Je cite « On entend par massage toute manœuvre externe réalisée sur les tissus qui comporte une mobilisation ou une stimulation méthodique mécanique ou réflexe de ces tissus ».

Pour éviter toute confusion entre le massage thérapeutique - que je préfère d’ailleurs appeler « médical », massage « anatomique et musculaire » - et le massage dit de bien-être, j’ai décidé d’appeler ma pratique et ce à quoi je formais les gens « Toucher Massage ». Ce terme m’a semblé de suite le plus approprié puisqu’il inclut la notion de contact (avec tact) et parce que la valeur ajoutée d’un massage bien-être de qualité réside dans l’intention, l’attention et l'intuition du praticien, précisément présentes dans le toucher.

Or, le masseur kinésithérapeute - et ce n’est maintenant un secret pour personne - pratique peu le massage. Mais quand il l'utilise, c'est avant tout comme outil thérapeutique complémentaire d’actions bien précises, parfois même remplacée par des appareils (vibro-masseur, ultra son, bottes-pression…). En revanche, une vraie séance de « massage bien-être » va faire autant appel à toutes les qualités que l'on trouve dans un toucher bienveillant - tact, douceur, recherche de la « juste distance » , présence… - qu'aux mouvements proprement dits de la main, sans oublier l’environnement, sécurisant et agréable propice au relâchement. Dans la démarche bien-être, tous ces aspects vont se mélanger, se compléter, se combiner à l'infini en une gestuelle fluide et douce qui parfois s'apparente à la danse.

Le meilleur kinésithérapeute peut se révéler un piètre « masseur-bien-être » ; parfois il peut faire plus de mal que de bien dans ce domaine, en privant en quelque sorte son patient de son besoin de « cocoon », de détente, de plaisir d’être touché et valorisé, qu’il n’a pas su donner. Frustration toujours mal vécue par le patient et parfois aussi par le kinésithérapeute lui-même. D’ailleurs je me demande sincèrement comment pourrait-il faire autrement ? Demandez à une diététicienne de vous préparer un bon pot au feu ou à un pharmacien une bonne tisane ! Vous pourriez être déçu… Le « massage bien-être », c'est bien sûr la main et aussi beaucoup le cœur.

 

R.M : De nouveau, je trouve que vous exagérez en proférant ce type d’affirmation !

J.S : Je ne dis pas que mes collègues n’ont pas de cœur, c’est absurde. Je veux simplement souligner une lapalissade : la formation médicale, quelle qu’elle soit, se censure dans ce domaine. Lors de mes études en kiné je n’ai jamais entendu les mots « plaisir » (du massé et du masseur), empathie,  générosité, intuition… Ce sont encore des mots, des sentiments, des émotions, des intentions tabous dans le milieu médical.

 

R.M. : Votre principal argument, et aussi le principal reproche que vous adressent les professionnels de la kinésithérapie, repose sur la dualité « massage anatomique » et « massage bien-être » ; vous sentez-vous pris dans l’éternelle querelle des « anciens » et des « modernes » ?

J.S. : Qu’est ce que c’est, être moderne ? Savoir surfer allégrement sur Internet ou pouvoir simplement poser sa main sur l’épaule de quelqu’un qui souffre ? Ce qu’on appelle progrès apporte-t-il finalement tant d’amélioration que cela dans nos relations, dans notre recherche de douceur et bonheur de vivre ?

La dualité dont vous parlez me fait penser aux difficultés de même nature rencontrées autrefois par la danse contemporaine face à la dictature de la danse classique. La même comparaison vaut pour d’autres secteurs comme, par exemple, les gymnastiques proposées, il n'y a pas si longtemps, par les professeurs officiels, appelées aujourd’hui « traditionnelles », et les gymnastiques douces venues bousculer les idées reçues. Dans la plupart des cas, on a pu constater à quel point ces « bonnes innovations » ont pu adoucir certaines pratiques particulièrement autoritaires et sectaires. Elles  sont le plus souvent une simple application de bon sens, un retour à des pratiques plus essentielles pour l’individu, souvent connues de nos lointains aïeux. La pression de notre société de consommation est forte dans notre pays et il n’est pas rare qu’on me demande d’intervenir dans des congrès, mais en ajoutant gentiment : « vous n’avez pas quelque chose de nouveau, d’accrocheur à nous présenter ? »

On peut évidemment tout inventer. Les massages au chocolat, aux raisins, au yogourt, avec des galets, des plumes… Tout cela existe et correspond bien à notre société vitrine de consommation. Les personnes peuvent souvent en tirer profit parce les rituels et la  prise en charge globale s’y rattachant apportent détente et lâcher prise salutaires. Mais en matière de bien-être, la nouveauté ce n’est pas le gadget mais la possibilité de retrouver l’essentiel, ce qui correspondrait au mieux à nos véritables besoins.

Tout ce que peuvent apporter les praticiens de bien-être dans leur façon de faire et d’être est donc à considérer avec le plus grand respect même s’ils remettent en cause bon nombre d’habitudes et de fonctionnement établis.

En tout cas, pour moi comme pour beaucoup de monde, un « bon massage » apporte d’abord et de façon immédiate une sensation de bien-être à la personne qui le reçoit. C'est ainsi que je l'enseigne et que nous le pratiquons. Et c’est au plus proche de ce que dit le dictionnaire à propos de bien-être : « Sensation agréable procurée par la satisfaction de besoins physiques, d’absence de tensions psychologiques ».

Cet état de bien-être physique et psychologique procuré par le toucher-massage signifie que le corps et l’esprit sont indissociables. En fait, lorsque quelqu'un s'exprime après une séance : « Ah, comme je me sens bien! », il reconnaît avec simplicité mais implicitement qu'il s'agit bien de sa personne tout entière.

 

 

R.M. : Quelle est votre pédagogie du massage bien-être ?

J.S. : En vérité, vous l’aurez compris, la technique du massage ne peut pas s’apprendre comme l’informatique. La pédagogie que j'ai instaurée depuis quelques vingt ans surprend au début. Néanmoins elle est indéniablement l’atout majeur dans l’apprentissage des techniques du massage qu’elle facilite, et auxquelles elle donne un sens pragmatique et humain. Quelques jours suffisent pour re-trouver le « bon sens »  des gestes, parfois quelques heures. Les résultats sont là.

Lors de mes formations au Toucher-Massage et aux différentes techniques de massage bien-être, Massage Essentiel, Massage Minute qui s’adressent tant au personnel soignant qu’aux esthéticiennes (mais aussi au grand public), l'enseignement est avant tout pratique, interactif, expérientiel (par l'expérience directe). Ainsi les stagiaires qui s’initient au Toucher-Massage découvrent à travers lui la communication non verbale et intuitive. Sensibilisés, ils prennent confiance dans cette relation tactile et acceptent de ce fait plus facilement la dimension relationnelle et émotionnelle du massage.

Tour à tour massé et masseur sont sur la table. Le formateur totalement impliqué participe à ce dialogue « corps à corps ». Au cours de mon enseignement, tous mes formateurs et moi-même avons évidemment l'occasion d'être touchés et de toucher chacun de nos élèves. Au delà de l’intérêt pédagogique premier (évaluer « in vivo » l’acquisition des apprentissages), nous mettant ainsi à leur niveau, l'inhibition est considérablement réduite, des relations de confiance s'installent, libérant l'expression gestuelle de chacun.

La qualité du toucher et du massage s'en trouve largement enrichie et surtout le stagiaire s'exprime alors de façon authentique, dégagé des craintes de mal faire ou de faire mal. Il n'a plus besoin de se cacher derrière des gestes techniques et les justifier à tout prix. Il est dorénavant à l'aise et s'exprime librement, donc plus justement.

J’ai mis au point une centaine de jeux et exercices ludiques pédagogiques qui permettent de donner d'abord le goût, l'envie et le plaisir de toucher, masser, d'être et de se sentir suffisamment en confiance, condition sine qua non

Ils évitent d'avoir peur du toucher, de plaquer gestes et manœuvres dénués de sens sur un corps devenu en quelque sorte objet. C’est un savoir-faire que doivent acquérir les futurs praticiens, qui s’appuie dans la relation au toucher et dans le  « prendre soin de l'autre », sur un « savoir être ». En tout cas - c'est une lapalissade ! - on ne peut pas bien masser si on n'aime pas masser, c’est à dire d’abord toucher.

Cet objectif est donc prioritaire : faire aimer ce que l'on va dispenser. Or, force est de le constater : nombre de mes confrères qui revendiquent à «corps» et à cris le monopole du massage, sont parfois ceux qui le détestent le plus. Quant aux autres, j’espère plus nombreux aujourd’hui, qui ont plaisir à toucher, masser, « cocooner », ils ont toujours encouragé les esthéticiennes et les  praticiens de bien-être (dont ils sont d’ailleurs parfois clients !)  à utiliser cet art qu'ils savent apprécier à sa juste valeur.

 

 

 

R.M. : Pour vous, qui sont les véritables acteurs du bien-être ?

J.S. : Trop peu souvent le médecin ou le kinésithérapeute qui pourraient pourtant s’inspirer de ces praticiens de bien-être et prendre en compte, avec plus de considération et de respect, la relation humaine. La sophistication des méthodes thérapeutiques a engendré un phénomène de frustration qui a probablement une incidence physique, fragilisant l'individu. C'est l'effet pervers du « progrès » (notamment en raison de la spécialisation des tâches, de l'asepsie obsessionnelle, des outils hyper-sophistiqués, des règles administratives). La majorité de mes collègues kinésithérapeutes ont toujours perçu le massage comme ringard et inutile, parce que l'enseignement qu'ils ont reçu ne les a pas formés à y trouver du goût et à s'autoriser le plaisir dans leur pratique professionnelle ; ils en ont peur. Le massage est vécu souvent comme une contrainte qui leur fait perdre du temps… et de l’argent !

Par exemple, il est difficile pour un kinésithérapeute formé dans le moule médical de simplement passer la main dans les cheveux d’un malade pour lui donner une sensation agréable, lui « faire du bien », voire lui donner du plaisir. Cette réserve habituelle du milieu médical pour le geste « gratuit » a favorisé l’émergence et la multiplication des pratiques dites de « bien-être » par des praticiens non issus du milieu médical, qui proposent une approche plus douce, plus sensuelle, moins distanciée, plus touchante… et plus motivante. J’aurai envie de dire « sans gants , ni blouse ».

En revanche, l’infirmière, et encore plus l’aide-soignant, sont davantage dans une approche de contact et de toucher/massage. Les gens les plus humbles ont fréquemment les bons gestes, comme si, plus l'individu monte dans l’échelle des connaissances et de la hiérarchie, plus il a tendance à prendre de la distance et de ce fait occulter les valeurs humaines les plus simples. Eu égard à leur souci du confort et du bien-être de la personne, de leur fonction de proximité, voire proche de l'intimité, les aides-soignantes - et aussi de plus en plus d'esthéticiennes - possèdent cette ouverture bénéfique, liée à leur profession.

 Car ne nous y trompons pas, à l'hôpital se sont bien les aides soignants qui pratiquent quotidiennement les soins de « massage bien-être » : caresser un visage, pétrir doucement la nuque endolorie, préparer le lever par un massage des pieds, toucher-masser le dos, les épaules, les lombes immobilisées et écrasées sur les draps ou tout simplement prendre la main…et la masser délicatement, j’ose dire, avec amour ! Elles sont même parfois amenées à l'enseigner à certains kinésithérapeutes qui sont demandeurs et démunis dans ce domaine.

 

Et comme je le dis régulièrement, « le droit de tout un chacun d’être touché par qui bon lui semble et qui lui semble bon » est un droit démocratique et une liberté fondamentale qu’il faut défendre. Soyons cohérents : au risque de me répéter, si on permet au kinésithérapeute de détenir le monopole du massage, alors la psychologue pourrait revendiquer celui de l'écoute, le radiologue celui de la photo, l’agronome celui du jardinage, le député  celui  du politique… Et pour faire l’amour, faudrait-il posséder un diplôme de sexologie ?

 

 

*

… à suivre (…)

 

 

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