1er chapitre "Le Guarana, trésor des Indiens Satéré Mawé"

 

1er chapitre

« Le Guarana, Trésor des Indiens Satéré Mawé »

Mythes fondateurs – Biodiversité - Commerce équitable

Bastien BEAUFORT - Sébastien WOLF

et Ronald Mary

Ed. Souffle d’Or

 

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http://www.souffledor.fr/boutique/produits_guarana-tresor-des-indiens-satere-mawe-le__3039.html

 

Où se procurer du Guarana…

ou plus exactement du Warana :

http://www.guayapi.com/

 

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Au commencement était le Warana… plante emblématique de la culture Sateré Mawé, renommée par les Portugais guarana. Depuis la nuit des temps, ses baies rouges sont récoltées et transformées selon un savoir-faire ancestral. Appréciées par les Indiens pour leurs nombreuses propriétés, elles apportent l’harmonie et la lucidité aux Hommes.

Les cinq mythes fondateurs présentés par les auteurs forment les racines de l’identité Sateré Mawé. Ils nous font découvrir une autre vision des rapports entre l’homme et la nature, et nous offrent une meilleure compréhension de la pensée indienne. Au cœur de l’Amazonie brésilienne, le contact de plus de trois cent cinquante ans avec la société environnante et l’homme blanc a apporté une grande instabilité pour le peuple Sateré Mawé. Pourtant la tribu a su, tout au long de son histoire, perpétuer ses traditions multiséculaires et gagner peu à peu sa complète autodétermination.

L’entreprise française Guayapi Tropical l’a accompagnée dans cette démarche, s’appuyant sur les principes du commerce équitable. Le Projet Warana, mis en place il y a treize ans et reconnu par l'association internationale Slow Food, offre à la nation Sateré Mawé une garantie de plus pour la protection du patrimoine légué par ses ancêtres et la digne existence de ses descendants.

Aujourd’hui encore, les Indiens Sateré Mawé défendent farouchement le « Sanctuaire culturel et écologique du Warana » et les nombreux trésors qu’il recèle, comme autant de symboles de la biodiversité qui attisent toujours plus les convoitises mondiales. Un modèle exemplaire de développement écologique, social et politique, pour tous les Amérindiens et pour l’humanité entière.

Commentaires


" Un voyage en images au coeur d'une des plus intéressantes tribus amazoniennes : les Indiens Sateré Mawé. La découverte de leur histoire et de leurs mythes identitaires nous livre au fil des pages une autre vision des rapports entre l'homme et la nature.'"
Le Nouveau Consommateur, juillet-août 2008

" Malgré 350 années de contacts avec le monde occidental, les Sateré Mawé perpétuent une culture traditionnelle du guarana qui permet de conserver toutes ses qualités organoleptiques et sont parvenus a conquérir une grande autonomie. Le Projet Warana mis en place il y a 13 ans en partenariat avec la société française Guayapi Tropical et reconnu par l'association internationale Slow Food, offre a la nation Sateré Mawé la garantie d'un commerce équitable et la protection de leur territoire."
Commerce International, juin 2008

 

 

 

Avertissement

 

Pour bien marquer la différence avec le guarana de culture intensive,

Les auteurs ont choisi dans ce livre de l’appeler

le Warana,

reprenant ainsi le nom ancestral de cette baie,

cultivée, récoltée et transformée selon les principes respectueux du biotope, de la biodiversité,

de la culture et des rituels Satere Mawe depuis la nuit des temps.

 

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Sommaire

 

Avant-Propos

Cartes des territoires des Indiens Satere Mawe

Chapitre 1 - Quelques repères historiques sur la tribu des Indiens Satere Mawe

Chapitre 2 - Mythes et Légendes du peuple Satere Mawe

. La création du poison Timbó et de la Première Eau
. L’origine de la Nuit

. La naissance du Warana

. La tortue et le jeune faucon

. La naissance du Manioc
Chapitre 3 - Le Projet Warana

Claudie Ravel : Histoire d’une rencontre avec les Indiens Satere Mawe

Chapitre 4 - Warana et santé 

Bibliographie

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Avant-propos

 

Ce livre dévoile une part importante de l’histoire et de la culture des Indiens Satere Mawe. Précisément, il place dans une perspective historique, économique, sociale, politique, et surtout mythique, la tribu d’indiens Satere Mawe, qui vit actuellement en Amazonie brésilienne.

 

En août 2006, lors de notre voyage chez les Indiens Satere Mawe, nous avons rencontré un peuple fort d'une culture multiséculaire dont nous vous présentons quelques bribes dans le présent ouvrage. Ce livre raconte cinq mythes fondateurs de ce peuple de 10 017 personnes (selon le dernier recensement 2007), disséminées sur 780 000 hectares de terres vierges. Ces mythes ne peuvent être confondus avec de simples contes ou légendes. Ils ne sont pas le fruit d’une imagination irraisonnée, ni une construction de l’esprit sans rapport aucun avec la réalité. La notion de mythe, ici, doit être entendue dans sa définition la plus noble. Pour les Indiens Satere Mawe, les mythes fondateurs de leur tribu permettent d’expliquer la réalité. Ils ouvrent sur un temps primordial, à un moment où la notion d’histoire n’a que trop peu de sens. C’est au cours de ces mythes que nous comprenons l’origine des aspects les plus importants du monde Satere Mawe, tels que sa création, le statut de l’être humain, ses rapports avec la nature, ses traditions et les phénomènes naturels. Grâce à eux, ce n’est pas seulement le statut ontologique des hommes qui se fixe à tout jamais, c’est aussi l’explication de l’état du monde naturel qui les entoure qui trouve sa source. Aujourd'hui encore, les Anciens transmettent oralement ces mythes fondateurs et préservent ainsi les traditions ancestrales de ce peuple.

 

Cependant, ce livre n’est pas une étude anthropologique ou ethnologique. L’interprétation des mythes est laissée à l’entendement du lecteur, et leur beauté à sa sensibilité. Ce qui importe ici, c’est la meilleure compréhension de l’identité Satere Mawe. Pour cela, un bref retour sur l'histoire de cette tribu est indispensable, et fera l’objet de la première partie de l’ouvrage. Il est évident que cinq siècles de contacts avec l’homme blanc, colon et missionnaire d’abord, commerçant et homme d’Etat ensuite, ne purent qu’influencer durablement ce peuple Indien. Un peuple qui, des premières guerres contre la colonisation aux luttes politiques des années 1980, n'a eu de cesse de revendiquer son droit à disposer de ses terres ancestrales, et d'affirmer ainsi son rejet de toute dépendance vis à vis de l'extérieur.

 

Aujourd’hui, le « Projet Warana » offre aux Satere Mawe un moyen de plus dans leur quête d’émancipation. Il porte symboliquement le nom de cette plante, le Warana, dont la tribu dit être l'héritière. Ce projet, qui existe depuis 1996, consiste en un commerce équitable avec l’Occident. Cet échange fraternel n’apporte pas seulement une rémunération élevée aux producteurs qui leur permet, à eux et à leur famille, de mener une existence conforme à la dignité humaine. Il assure, avant tout, la protection du « Satere Mawe éco ga'apypiat waranà mimotypoot sése », soit le sanctuaire culturel et écologique du Warana des Satere Mawe, pour reprendre l’expression de la tribu qui définit ainsi la terre d’origine de cette plante. En effet, ce lieu, qui abrite en son sein la seule et unique banque génétique du Warana dans le monde, attise aujourd’hui les convoitises des plus grandes multinationales. Le « Projet Warana » apporte une protection sociale, économique et écologique face à ces menaces. Mais ce n’est pas tout. Le « Projet Warana » a pour principal objectif de donner au peuple Satere Mawe les moyens politiques et économiques nécessaires à l'actualisation de son autonomie par rapport à l'Etat brésilien; une autonomie passant par la réaffirmation de sa culture ancestrale dans « une éducation et une médecine différenciée », selon les termes de la Constitution brésilienne. Durant plus de cinq siècles, les Portugais puis l'Etat brésilien engagèrent une lutte culturelle contre les peuples indiens. En imposant aux tribus leurs propres mœurs, le Brésil prit ainsi le contrôle de toutes les richesses que cache l'Amazonie. C'est dans cette optique qu'en 1987 le peuple Satere Mawe créa le Conseil Général des Tribus Satere Mawe (CGTSM), qui regroupe aujourd'hui les 83 communautés de l’aire indigène autour du « Projet Warana », et se fait ainsi le porte-parole et le représentant de la sauvegarde d'un  patrimoine culturel, écologique et spirituel de l'humanité.

 

Le choix du nom du projet – « Projet Warana » - n'est pas anodin. En effet le Warana, dont la traduction en langue française peut être « essence de la raison », ou « entendement », est une plante dont la symbolique est fondamentale. Son mythe énonce la prophétie selon laquelle cette plante fera un jour le bien de tous les hommes, et sauvera l’humanité tout entière. Pour certains Satere Mawe, cette prophétie est en train de se réaliser. Ces mythes, vestiges d’une tradition indienne ancestrale, occupent une place centrale dans l’articulation actuelle du « Projet Warana » : ils ne sont plus seulement une explication du monde réel par des actes effectués en des temps primordiaux, mais deviennent alors les ressorts pour l’autodétermination d'un peuple entier.

Bastien Beaufort

Sébastien Wolf

 

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Chapitre 1

 

Quelques repères historiques

sur la tribu des Indiens Satere Mawe

 

« Les blancs proclamaient que les Indiens étaient des bêtes,

les seconds se contentaient de soupçonner les premiers d’être des dieux.

A ignorance égale, le dernier procédé était certes plus digne d’Hommes. »

Claude Lévy-Strauss

in « Tristes Tropiques »

Ed. Terre Humaine / Pocket, 2001

 

L’origine probable du peuple Satere Mawe est à rechercher dans la migration du peuple primitif Tupinambas qui vivait sur le littoral brésilien, près de Belèm. Cette tribu a fui l’invasion portugaise en 1530 vers l’ouest, pour se réfugier sur une île appelée aujourd’hui Tupinambarana, située près du fleuve Amazone et de l’actuelle ville de Manaus, capitale de l’Etat d’Amazonas ; cette migration aurait été très lente et semble avoir duré près de 60 ans. Les Satere Mawe présentent des caractéristiques similaires aux Tupinamba et intègrent le tronc linguistique Tupi ; toutefois, leur langue est aujourd’hui différente du Guarani-Tupinamba, et ne peut être rattachée à aucune autre famille linguistique.

 

En 1691, le clan des Mawe – qui deviendra la tribu des Satere Mawe - est représenté sur une des premières cartes de l’Amazonie, localisé dans la zone Ouest du fleuve Tapajos qui correspond au territoire actuel des Satere Mawe. On rencontre en 1669, la première référence écrite au clan des Mawe par le missionnaire Joao Felipe Betendorf – le même qui, le premier, cite aussi l’utilisation du Warana – et qui situe le clan dans trois aldeias, à l’emplacement de l’actuelle ville de Mauès, à l’est de l’Etat d’Amazonas.

 

Premiers écrits sur le Warana

Le missionnaire Joao Felipe Betendorf, écrit, en 1669, que les indiens ont dans leur bois un petit fruit appelé Warana, « qu’ils estiment autant que l’homme blanc estime son or. Ils en font une boisson qui donne à l’indien une telle force qu’il peut rester sans manger plus d’un jour lorsqu’il va à la chasse ;

elle est même diurétique, élimine la fièvre, le mal de tête et les frissons ».

De son côté, au XIXième siècle, le naturaliste Carl Van Martius, de passage dans la région de Maues, remarque « un intense commerce du Warana dans la région, à tel point que des commerçants des régions ou pays aussi éloignés que le Mato Grosso ou la Bolivie viennent jusqu’à Maues pour acheter du Warana ».

 

En 1863, selon un rapport écrit par Araujuo Brusque, président de la province du Para, les commerçants fluviaux – les regataos – intermédiaires entre les Indiens et les villes coloniales, échangent pour maximiser leurs profits, des produits naturels rares et chers des indiens, contre des produits industrialisés aux prix dérisoires… Déjà à cette époque, serait-on tenté de dire ! Le rapport du président de la province dénonce cette exploitation comme une formidable maladie qui « ronge les artères naturelles du commerce légal. Ces regataos, insatisfaits des gains fabuleux qu’ils obtiennent, parcourent d’énormes distances pour rechercher les produits indiens, en allant parfois les chercher dans la cabane même des Indiens ». Un rapport de 1864 donne la mesure de l’exploitation des Indiens par les regataos : une simple chemise est échangée contre plusieurs centaines de kilos de Warana ; pour une bouteille d’eau de vie, les Indiens produisent du caoutchouc pendant une année entière…

 

Perroquet intelligent et curieux

(…) Le nom « Maué/Mawe », comme la grande majorité des premiers ethnonymes donnés aux peuples indigènes de l’Amérique du Sud, n’est pas reconnu par les propres indiens et ne fait d’ailleurs même pas partie de leur langue. Les données historiographiques, comme celles ethnographiques ne permettent de préciser définitivement ni son origine, ni sa signification. Lorenz (« Satere Mawe, os filhos do Guarana » Ed. Centro de Trabalho Indigenista, 1992), sans indiquer ses sources, lui attribue le sens de « perroquet intelligent et curieux ». Il s’agit probablement d’un mot issu de l’ancien Tupi ou de la Langue Générale, langue véhiculaire employée durant la colonisation (…)

Alba Lucy Giraldo Figueroa

 

(…)

 

Solidaires… toujours !

(…) Chez les « Maué », la structure sociale est essentiellement fondée sur la coopération dans le travail (…) La solidarité entre les différentes familles qui résident dans une même communauté se construit sur le travail collectif, les puxiruns organisés pour divers travaux agricoles ou la construction des maisons (en particulier de la toiture). Des familles isolées les unes des autres peuvent aussi échanger du travail (…) Les facteurs économiques ont un rôle considérable tout au long de la structuration du groupe de parenté le plus important, la famille étendue (…)

Alba Lucy Giraldo Figueroa

 

(…)

 

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Chapitre 2

 

Mythes et Légendes du peuple Satere Mawe

 

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Le Mythe

« (…) Personnellement, la définition qui me semble la moins imparfaite, parce que la plus large, est la suivante : le mythe raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le temps fabuleux des « commencements ». Autrement dit, le mythe raconte comment, grâce aux exploits des Etres Surnaturels, une réalité est venue à l’existence, que ce soit la réalité totale, le Cosmos, ou seulement un fragment : une île, une espèce végétale, un comportement humain, une institution. C’est donc toujours le récit d’une « création » : on rapporte comment quelque chose a été produit, a commencé à être. Le mythe ne parle que de ce qui est arrivé réellement, de ce qui s’est pleinement manifesté. Les personnages des mythes sont des Etres Surnaturels. Ils sont connus surtout par ce qu’ils ont fait dans les temps prestigieux des « commencements ». Les mythes révèlent donc leur activité créatrice et dévoilent la sacralité (ou simplement la « sur-naturalité ») de leurs œuvres. En somme, les mythes décrivent les diverses, et parfois dramatiques, irruptions du sacré (ou du « surnaturel ») dans le Monde. C’est cette irruption du sacré qui fonde réellement le Monde et qui le fait tel qu’il est aujourd’hui. Plus encore : c’est à la suite des interventions des Etres Surnaturels que l’homme est ce qu’il est aujourd’hui, un être mortel, sexué et culturel (…) ».

Mircéa Eliade,

in « Aspects du mythe » Ed. Gallimard 1988

 

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La création du poison Timbó

et de la Première Eau

 

Jadis, racontent les anciens Satere Mawe, quand la tribu n’existait pas encore, il y avait deux frères qui s’appelaient Ocumáató et Icuaman. Ils appartenaient à la race des Hommes, encore éparse et rare, qui vivait en harmonie avec les autres espèces de l’Amazonie. Ocumáató et Icuaman étaient sages, beaux et aimés. Afin d’entretenir cette reconnaissance, ils organisaient fort souvent des fêtes qui s’animaient autour de la convivialité d’un bûcher ; car les hommes étaient la seule espèce maîtrisant le feu, et leur plus grande fierté naissait de sa chaleur. Cette habilité technique leur valait la plus grande admiration de toutes les autres espèces.

 

Un jour Icuaman convia, avec Ocumáató, tous les animaux et les poissons de la terre à une fête où chacun parla et partagea ce qu’il vivait avec les autres invités. La convivialité du bûcher réunissait les espèces en un accord sonore harmonieux, et la chaleur étouffait tout l’orgueil de chacun. Seuls les poissons Jeju et Matrinxão ne dirent rien de sage. Ils souhaitaient par-dessus tout que la suffisance de leurs paroles n’eut d’égal que l’ardeur des braises. Jeju parla le premier et de toute son arrogance… mais, très vite, il lassa tout le monde. Puis, s’immisçant au milieu de la conversation d’autres animaux présents, Matrinxão parla et, très vite lui aussi, ennuya son auditoire.

 

Icuaman avait emmené lors de cette fête son seul fils. C’était un enfant très rusé qui, notant les divagations et errements de Jeju et Matrinxão, se mit alors à leur répondre. Il les corrigea publiquement, non pas pour exposer une forme d’outrecuidance, car il ne voulait pas suivre le sillage qu’avaient engagé Jeju et Matrinxão dans la démonstration des talents personnels, mais seulement parce que son impulsivité naturelle le rendait par moments intolérant. Il ne pouvait supporter ceux qui parlent pour s’écouter et être admirés par autrui. Le courage et la sagesse de ses dires divertirent tous les convives présents. Mais l’intempérance de l’enfant qui ridiculisa Jeju et Matrinxão les fâcha grandement… Tant et si bien que rapidement, sentant le sang noir de la honte s’éparpiller dans tout leurs corps, ils se retirèrent dans un coin sombre de la forêt, à l’orée de la fête. Là, ils firent une incantation chamanique composée de transes, de chants et de danses, pour que l’enfant tombe immédiatement malade. Et c’est ainsi que, riant avec les autres convives, l’enfant senti sur-le-champ des douleurs dans tout le corps, si fortes qu’il eu dit que chacun de ses cheveux s’arrachaient et que chacun de ses os se brisaient. Bien vite rentré à la maison, l’enfant malade mourut après beaucoup de souffrances. Lorsqu’il rentra de sa fête, Icuaman se trouva face au corps inerte de son fils. Il jura alors de le venger dès que l’occasion se présenterait…

 

Cependant, Icuaman devait d’abord enterrer son fils.

 

A l’époque d’Icuaman et Ocumáató, racontent les anciens Satere Mawe, les hommes étaient si proches de la nature qu’il n’était pas rare que l’un d’entre eux naisse de la mort d’une plante ou d’un animal ; de même, chacun savait qu’une plante ou qu’un animal pouvait naître de la mort d’un homme. Il n’était donc pas rare qu’un homme ait pour parents proches, pères, oncles ou tantes, des animaux. En effet, une femme pouvait devenir mère du seul contact physique ou visuel avec un personnage d’une autre espèce. La vie des hommes faisait alors partie intégrante de la nature amazonienne, dans un cycle éternel où hommes, animaux et végétaux s’entrecroisaient à chaque génération, comme une seule espèce aux variations infinies.

 

Icuaman enfouit d’abord la jambe gauche de son fils dans la terre : il en naquit l’arbre « timbó-urucu-ocuhén », le faux poison timbó, dont la sève tirée de l’écorce est inoffensive.

Puis il enterra la jambe droite : il en naquit l’arbre « timbó-cipó-ocuhén », le vrai poison-timbó, dont la sève tirée de l’écorce endort l’esprit.

 

Les cadavres ainsi enterrés, rapportent les anciens Satere Mawe, car dans la Terre se trouvent les plus grandes diversités et richesses naturelles. Les hommes savaient que la valeur et la rareté de ce qui naîtrait du mort étaient liées à la richesse et à la diversité du lieu où était enseveli le corps. C’est pourquoi aujourd’hui, enseignent les anciens, les hommes ont encore l’habitude d’enterrer leurs morts.

 

Tout près de chez Ocumáató habitait un vieux cobra. Il s’appelait Sucury-Ténon et avait aussi un fils, un jeune cobra très mature et fort curieux, dénommé Sucury-Pacu. Le vieux cobra avait interdit à son fils de rendre visite à ses oncles Jeju, sa femme Traíra, ainsi que Matrinxão.

 

En effet, à l’époque où l’eau n’existait pas encore, racontent les anciens Satere Mawe, les poissons ne vivaient pas encore dans le milieu qui allait leur devenir naturel. Ils avaient développé en retour une attirance pour la magie et l’utilisaient fort souvent sans tempérance aucune. Ils y mettaient toute la frustration de ne pouvoir vivre dans un milieu qui leur était propre, contrairement aux autres espèces. C’est pourquoi ils étaient considérés comme des sorciers du mal.

 

Cependant, l’enfant cobra décida de désobéir à l’interdiction paternelle. Un jour, il avait assisté, et ce presque malgré lui, à une discussion entre son père, Sucury-Ténon, et d’autres animaux. Le vieux cobra y avait affirmé qu’un de ses frères, le poisson Jeju, avait inventé, par le moyen d’une magie puissante connue de lui seul, la Première Eau. Cette révélation avait attisé la curiosité de Sucury-Pacu, qui espionna ce conciliabule qu’il ressentait hautement secret. Mais il n’apprit rien de plus. Comme le mystère et l’incompréhension enveniment la curiosité, il décida de se rendre dans la maison de ses oncles  pour en savoir plus. Il pensait que son père lui avait mentit au sujet de ses oncles et qu’ils n’étaient pas dangereux. Il s’imaginait que son père voulait seulement lui cacher l’existence de la Première Eau, par manque de confiance en sa maturité pourtant si grande. Le désir d’outrepasser l’interdiction paternelle fut une raison de plus pour aller en apprendre davantage sur ce qu’il avait furtivement entendu.

 

Sucury-Pacu  s’en fut donc à la maison de ses oncles. Il ne les vit pas, mais rencontra sa tante, Traíra, l’épouse de Jeju. Elle aimait peu ce neveu bien trop vif d’esprit et mature. Malgré cela, elle le reçut convenablement, en l’accueillant chez elle et en le mettant à son aise. Puis, elle conversa avec lui :

- Tes oncles sont partis pour un long voyage, lui dit-elle.

Tout le temps qu’il restât avec sa tante, l’enfant cobra ne se lassait pas de discuter, il voulait tout savoir sur tous les sujets, et se montrait, comme à son habitude, extrêmement curieux et intéressé. Mais en réalité, il mettait dans sa conversion beaucoup de fourberie et d’habilité, afin de cacher le véritable motif de sa visite… Car la seule révélation qui l’intéressait était de savoir si son oncle, Jeju, avait réellement inventé l’Eau.

 

La conversation était vive et animée. La tante et son neveu s’accordaient par la parole, ils parlaient chacun longuement et posément. Sucury-Pacu sentit cet échange harmonieux, et laissa Traíra se laisser aller à la confiance mutuelle. Au moment qu’il jugea propice, il demanda in petto à sa tante qu’elle lui montre l’Eau que son oncle Jeju avait inventée.

Traíra se montra très étonnée quand son neveu prononça ces paroles, et ne dit mot pendant un temps. Lors de ce silence qu’elle rendait volontairement pesant, elle comprit rapidement toute l’ardeur qu’avait mit son jeune neveu pour la mettre à son aise. Elle fut outragée par l’intelligence de Sucury-Pacu :

- Comment sais-tu ? Qui t’as raconté ?

- J’en ai entendu parler, répondit-il en s’efforçant de garder son sang froid.

Prise de court devant l’assurance de son neveu, Traíra comprit qu’il était inutile de nier. Elle avait sous-estimé la ruse du jeune cobra. Se ravisant, elle l’emmena au fond de sa maison, là où reposait la Première Eau. Sucury-Pacu la suivit, et ne s’arrêta pas au signal de sa tante, car il ne vit pas tout de suite la minuscule flaque devant laquelle elle s’était arrêtée.

- Alors c’est cela, la Première Eau, ma tante ? demanda l’enfant, un rien méprisant devant ce secret dont le mystère n’avait d’égal, se disait-il, que sa petitesse…

- C’est là l’Eau, répondit Traíra. Le jeune cobra se demanda si l’émotion qu’il percevait dans la voix de sa tante était la manifestation du respect qu’elle éprouvait pour son mari, ou pour la Première Eau - ce qu’il avait du mal à croire. C’est pourquoi il s’exclama avec un détachement à peine masqué qu’il pensait que la Première Eau devait quand même être bien plus grande.

 

Traíra prit sévèrement ombrage du peu d’intérêt et de la désinvolture que l’enfant montrait à propos de la création de Jeju. Alors, elle n’hésita pas à utiliser la magie contre son neveu, car il ne semblait pas comprendre l’importance de la création de la Première Eau pour elle et ses frères. Elle se nourrit de toute la rancœur des poissons de n’avoir point de milieu naturel, de leur jalousie à l’égard des autres espèces et de sa propre haine face à l’intelligence insolente de Sucury-Pacu. Puis elle déversa toute cette colère dans le sort qu’elle jeta sur Sucury-Ténon. Par une incantation que le jeune cobra n’entendit pas, car l’art chamanique lui était étranger, elle scella son sort.

 

En quelques secondes, le petit commença à se plaindre de poids sur l’estomac, de manque d’air, de troubles dans la tête… Il prit bien vite congé de sa tante, s’en retourna à sa maison et se réfugia auprès de son père. Celui-ci ne put le soigner. Il déduisit de la puissance des maux dont son fils souffrait qu’il revenait de la maison de ses oncles et qu’il avait été ensorcelé : un tel sort ne pouvait être que le fruit de la magie des poissons. Alors, Sucury-Ténon ordonna à son fils de retourner d’où il venait, afin de trouver les ingrédients avec lesquels on l’avait ensorcelé, et d’en faire des remèdes qui le libèreraient de l’envoûtement qui l’accablait.

 

Le petit s’en fut à nouveau chez ses oncles, recroquevillé par la souffrance.

 

Entre-temps, Jeju et Matrinxão étaient revenus de voyage.

Traíra les avisa immédiatement de la visite impromptue de leur neveu et de son ensorcellement. A ces mots, Jeju comprit que le jeune cobra viendrait chercher le remède à ses douleurs, sur les conseils de son père. Alors, il but à la hâte la flaque de la Première Eau. Puis, après des convulsions effrayantes, il la vomit dans une calebasse…

 

Quelques minutes passèrent avant l’arrivée de Sucury-Pacu. Les oncles le reçurent en feignant la joie. Le jeune cobra témoigna alors du poids sur l’estomac, du manque d’air, des troubles dans sa tête dont il souffrait depuis quelques temps, juste après sa dernière visite à sa tante… Puis il implora le remède dont il avait besoin auprès de ses oncles et de sa tante.

Jeju lui montra d’un signe de la tête la calebasse où il avait vomi l’eau de la minuscule flaque, en disant :

- C’est ici ! Tout ce qu’il y a dans la calebasse est pour toi… Tout !

Sucury-Pacu but alors l’eau vomie… Immédiatement, ses douleurs augmentèrent, et son ventre se mit à enfler, enfler, enfler...

 

Il demanda à ses oncles qu’ils soignent ses douleurs au ventre avec la maraca des Pajé, les chamanes, le seul remède qu’il avait vu son père utiliser pour soigner les maux les plus douloureux. Jeju fit remuer et résonner la maraca en un rythme lancinant et décousu, en décrivant des cercles tout autour du ventre rond de Sucury-Pacu une première fois, puis une deuxième fois, puis… à la troisième fois, le ventre du jeune cobra explosa. Soudain, une grande quantité d’eau commença à couler du ventre éclaté et béant, inonda la maison, et menaça de recouvrir et noyer ceux qui s’y trouvaient.

 

En voyant cela, Jeju invoqua la chauve-souris, l’hirondelle, le crapaud, le martin-pêcheur, et tous ceux qui devraient vivre auprès de l’eau... La chauve-souris et l’hirondelle vinrent aussi mais, au cours de leur vol, elles ne firent qu’effleurer l’eau, rien de plus. Elles agiraient ainsi tout au long de leur existence, et de celle de leur espèce. Le Martin-pêcheur arriva ensuite, accompagné de la grande aigrette à échasses et de la cigogne, volant au-dessus de l’eau mais restant, par la suite, dans la forêt, juste posté pour guetter, épier. Ils en feraient ainsi tout au long de leur existence, et de celle de leur espèce. En revanche, le crapaud se réjouit bruyamment en découvrant l’eau, et il y plongea derechef à grands cris :

- Ah ! Nous pouvons maintenant nous baigner sans plus attendre.

Et il décida d’élire domicile dans l’eau, pour y chanter nuit et jour, jusqu’au plus profond du fleuve et des rivières.

 

Voilà pourquoi, racontent les anciens Satere Mawe, la voix du crapaud est basse et rauque : c’est parce qu’il chante seul au fond des lacs et des fleuves.

 

Après les différents animaux invoqués, Jeju demanda d’appeler Sucury-Ténon, son frère. Le vieux cobra vint parmi le fracas de l’eau qui se déversait en cercle au sein de la pièce, et Jeju lui demanda d’ouvrir un chemin à travers l’eau.

- Allons, cela est facile ! répondit Sucury-Ténon.

Alors, il se plaça au centre de la pièce, au milieu du cercle d’eau qui se rétrécissait de plus en plus autour de lui, sous la pression toujours plus forte de l’eau qui jaillissait du ventre béant de Sucury-Pacu. Puis, il se mit à fumer des cigarettes de bois de Tauari, d’une manière si calme et avec des gestes si sereins qu’il paraissait à peine remarquer le maelström qui l’entourait. Il jeta les cendres de sa cigarette dans les angles de la maison : une fois, deux fois, trois fois. Soudain, il plongea gracieusement et avec une agilité qui contrastait avec son apparente vieillesse dans l’eau et creusa un chemin en passant par-dessous le battant de la porte. Ainsi, il réussit à sortir de la maison des poissons sorciers, et à attirer l’eau derrière lui. Jeju lui demanda uniquement de ne pas regarder en arrière :

- Pour que l’Eau fasse un fleuve direct et non pas tortueux, expliqua-t-il.

Sucury-Ténon ne voulut pas obéir : il se mit donc en face de l’eau qui creusait déjà le lit du fleuve, mais en regardant sans cesse sur les côtés et par derrière.

 

C’est pour cela, rapportent les anciens de la tribu, que le commencement du fleuve Andirá, auprès duquel les Satere Mawe vivent depuis le début des temps, est laid, couvert d’arbres continuellement inondés, sans fleurs et sans feuilles.

 

Voyant que le débit de l’eau qui se déversait grandissait de plus en plus, les poissons, d’abord craignant d’être noyés, se résolurent à plonger dans les flots, et à sauter d’un côté et de l’autre du courant. De son côté, le martin-pêcheur était rejoint de toutes parts par d’autres espèces d’animaux : le héron d’Amazonie, la grande aigrette à échasses, le canard, la nette demi-deuil, l’hirondelle et toutes les espèces qui allaient, pour toujours, habiter près de l’eau. Tous les oiseaux restèrent sur les arbres des berges du fleuve Andirá ; et avec eux restèrent les chauves-souris, juste au-dessus de l’eau, dans les creux du bois des arbres.

 

Icuaman, qui avait organisé cette fête où son fils avait été ensorcelé par les poissons et en était mort, observait ce spectacle de loin, bien caché dans la verdure de la forêt. Il voyait Sucury-Ténon creuser le lit tortueux du fleuve Andirá ; il voyait la Première Eau former les autres fleuves, les deltas, les marais ; il voyait les poissons nager pour la première fois dans leur milieu naturel, suivant le cours de l’eau et plongeant d’une berge à une autre ; il voyait les oiseaux et les autres animaux prendre place dans le lieu qui allait devenir le leur durant leur vie entière, et à jamais pour ceux de leur espèce… Il dit alors :

- C’est maintenant que je vais me venger. Je sais déjà que les poissons furent les assassins de mon fils. Je vais arracher le Timbó ! Je vais arracher le Timbó !

Sur cette annonce presque incantatoire, il s’en alla.

 

Il appela ensuite Ocumáató. Il lui raconta qu’il allait faire une cérémonie : il jetterait dans l’eau de la liqueur obtenue avec l’écorce de l’arbre Timbó, cette liqueur qui soûle, endort et ensorcelle les poissons du fleuve.

Il convia tous les animaux de la forêt  à participer à la cérémonie.

De nouveau, vinrent les invités.

Dès leur arrivée, Icuaman leur interdit de laisser une femme enceinte toucher le Timbó, sinon le poison resterait sans force et inefficace.

 

La cérémonie commença.

 

Icuaman arracha le Timbó par l’écorce. Il se mit à marcher au bord de l’eau, très lentement. Puis, en battant les gerbes de Timbó au-dessus du fleuve, il parsema le suc de la plante. Alors, tous les poissons commencèrent d’abord à devenir comme fous, à nager de manière absurde, agitée, puis, ils s’arrêtèrent brutalement de bouger, avant d’apparaître à la surface de l’eau, informes et immobiles, a moitié ivres ou à moitié morts.

La foule, en cris, montra les poissons :

- Les poissons sont déjà en train de mourir ! Les poissons sont déjà en train de mourir !

 

Ensuite, Icuaman, Ocumáató et leurs compagnons attrapèrent à la main les poissons inertes flottant à la surface de l’eau. Ils prirent seulement les plus gros ; le martin-pêcheur, la grande aigrette à échasses, la cigogne et le héron d’Amazonie mangèrent les petits. C’est pourquoi aujourd’hui encore, ces quatre espèces d’oiseaux ne mangent que les petits poissons, et les hommes les plus gros.

 

Cependant, la cérémonie ne s’acheva pas ainsi, contrairement à ce qu’avait prévu Icuaman. Car il y avait dans l’assemblée, bien cachés parmi les invités, un jaguar et une femme enceinte. Ces derniers attendirent de voir le public bien distrait par la première pêche des hommes et des oiseaux, avant de s’élancer et de sauter dans l’eau, parmi tous les poissons, dont on ne voyait plus que le ventre. Immédiatement, le Timbó perdit toutes ses forces et son efficacité, et il ne put empoisonner les poissons jusqu’à la mort.

 

Icuaman se rendit compte qu’on lui avait désobéi. Pour châtier le jaguar de sa faute et pour avoir entraîné avec lui une femme enceinte, Icuaman lui arracha sa fourrure. Ivre de rage, et de n’avoir pu mener à bien sa vengeance, il arracha les yeux du jaguar. Il les emmena avec lui dans le jardin enchanté de Noçoquém, qui appartenait à sa sœur, Onhiàmuàçabê. Il n’y avait pas, disait-elle, dans toute la forêt amazonienne, de terre plus fertile. Ici, il planta les yeux du jaguar et avec eux, enterra toute la haine de sa vengeance. Des yeux plantés du jaguar naquit un noyer.

 

Les anciens de la tribu Satere Mawe racontent que le vieux cobra, Sucury-Ténon, demeure aujourd’hui encore dans le fleuve Amazone, se mouvant comme il l’avait fait lorsqu’il creusa le lit de la Première Eau.

 

(…)

 

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Les Satere Mawe : les fils du Warana
Bastien Beaufort

In « Politis magazine » 10 octobre 2006

 

Les Satere Mawe, Indiens d’Amazonie brésilienne, pratiquent la culture ancestrale du guaraná ou Warana, qui est aujourd’hui convoitée par l’État et les multinationales. L’entreprise de commerce équitable Guayapi tropical soutient leur combat pour leurs traditions.

 

Août annonce la fin de la saison des pluies. Au nord du Brésil, la forêt est luxuriante et humide, à peine sortie de la crue du fleuve Amazone. Son cours est noir, profond et froid. Là, 83 communautés indiennes de l’aire indigène Satere Mawe, en tout 10.017 personnes (recensement 2007), sont éparpillées le long des berges des nombreux affluents. À des centaines de kilomètres de Manaus, la capitale de l’État d’Amazonas, le plus grand du Brésil. Deux fois plus grand que la France, il recouvre un large territoire de la forêt amazonienne et compte une grande partie de sa population.

L’arrivée de nouveaux venus est une attraction où se mêlent intimidation et curiosité. Le village se regroupe, et les enfants rient sans retenue. Le Tuxaua, chef d’une communauté en langue satere, reçoit les visiteurs dans sa hutte, toujours ouverte. Le toit est composé de poutres, de fibres de carana (un végétal très résistant) et de feuilles de babaçu (palmier) entremêlées avec raffinement. Cette architecture traditionnelle incite à la vie communautaire et rappelle que ces hommes de la forêt s’estiment comme partie intégrante de la nature. Une perception qui les a toujours amenés à ne pas considérer la terre comme une entité différente, une propriété potentielle à individualiser.

Cette vision s’oppose totalement à celle de la civilisation occidentale. Pour mieux comprendre la culture des Satere Mawe, Obadias Batista Garcia, chef du conseil général de la tribu, raconte ce mythe fondateur : « Mon fils, tes oncles ont voulu faire de toi un être insignifiant. Mais il n’en sera rien. Tu seras grand ; tu seras présent tous les jours, à tous les moments, dans la vie de tous les hommes. Tu leur apporteras le bien, puis tu sauveras l’humanité tout entière. » Il ajoute que c’est en prononçant ces paroles qu’Onhiámuáçabê, la première femme du monde, seule à posséder la connaissance absolue de la nature, enterra les yeux de son fils assassiné par ses oncles. De son oeil droit naquit le premier Satere Mawe, et de l’œil gauche poussa le fruit du très convoité Warana, utilisé par les Occidentaux comme un puissant dynamisant physique et intellectuel. Au-delà de la légende, les scientifiques précisent que l’arbuste, originaire de l’Amazonie brésilienne, trouve sa principale banque génétique naturelle sur le territoire des Satere Mawe.

Tradition oblige, ceux-ci boivent le çapó lors de toute réunion importante pour apporter l’harmonie entre les hommes, et la lucidité pour chacun. Cette boisson traditionnelle, composée de poudre de Warana et d’eau, s’échange dans une calebasse de coco. Comme le montrent le mythe et ce rituel, le Warana possède une valeur spirituelle, historique et culturelle forte chez les Satere Mawe. Se définissant comme « os filhos do guaraná » (les fils du guaraná), ils vivent dans une aire indigène reconnue par la Constitution de la République fédérative du Brésil de 1988, qui garantit les droits collectifs des peuples indigènes sur les terres qu’ils occupent historiquement.

Pour Obadias, le commerce équitable entrepris depuis dix ans avec l’entreprise française de commerce équitable Guayapi tropical réalise d’une certaine manière une partie du mythe. « Le contact de plus de trois cents ans avec le Blanc a entraîné des conséquences très néfastes pour notre culture, notre économie et notre société en général, explique Obadias. Avec le Projet Warana et le commerce équitable, non seulement nous regagnons notre indépendance économique et sociale, mais nous réaffirmons aussi notre culture ancestrale. Maintenant, nous sommes enfin libres de choisir le chemin que nous voulons suivre. » Cette indépendance s’est matérialisée avec la création, en 1987, du conseil général de la tribu Satere Mawe. Élu à la présidence du conseil trois fois de suite, de 1996 à aujourd’hui, Obadias a aussi contribué à mener à bien le « Projet Warana » avec Guayapi, en tant qu’intermédiaire entre producteurs et importateurs. La tribu fixe seule les prix de ses produits, que l’entreprise française importe sans négociation à la baisse.

 

 

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…à suivre (…)

 

 

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